Leetchi, de mal en pis

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Le site de financement participatif collectionne les scandales et s’attire les critiques nourries de ses utilisateurs, ulcérés face aux lenteurs du service et au mutisme de ses équipes. Une dérive de ses idéaux fondateurs, qui trouverait son origine dans le rachat de Leetchi par la banque Arkéa en 2015, date à partir de laquelle la plateforme a été associée à de nombreuses affaires, dont la dernière en date n’est autre que la fermeture d’une cagnotte de soutien à un projet de GPA.

Idéaux conservateurs

Quand des financiers s’arrogent le droit de décider si vous serez parents – ou pas. La plateforme de crowdfunding Leetchi, filiale depuis 2015 de la banque Arkéa, a récemment refusé de verser à Frédérik, l’un de ses utilisateurs, le montant de la cagnotte que ce dernier avait organisée afin de financer une opération de gestation pour autrui (GPA) aux Etats-Unis. Raison invoquée par Leetchi, qui n’en est pas à son premier loupé : « la législation française frappe de nullité toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui. Dans ces conditions, et en accord avec la réglementation française, nous ne pouvons donc accueillir de cagnotte dont l’objet a pour but de financer une GPA », nous apprend le site Têtu. Alors que la cagnotte est restée ouverte pendant pas moins de cinq mois, Leetchi a refusé de transférer l’argent récolté, au motif que la collecte serait « contraire aux bonnes mœurs (sic) ou aux dispositions législatives et réglementaires applicables », selon le mail reçu par Frédérik.

Des arguments subjectifs, d’une part, et qui d’autre part ne tiennent pas la route, le projet de gestation devant bénéficier de la cagnotte étant prévu à l’étranger. « Je tombe des nues », confirme, incrédule, le jeune parisien au magazine d’actualités LGBT : « je ne passe pas de la drogue aux frontières ! Dans mon texte de présentation, j’expliquais tout et notamment que j’allais réaliser ce projet aux Etats-Unis et non en France », où la GPA demeure, de fait, interdite par la loi.

Nul doute cependant que cette énième affaire ternisse encore la réputation de Leetchi. Défense d’idéaux conservateurs, scandales à répétition, pratiques commerciales trompeuses, plaintes sur les réseaux sociaux et devant la justice… : depuis son rachat par Arkéa en 2015, qui en détient 86% du capital, la plateforme s’attire les foudres des consommateurs français. Pourtant, l’entrée de la FinTech dans le groupe bancaire devait lui « permettre d’apporter un service encore meilleur à nos clients », jurait alors dans Les Echos sa fondatrice, Céline Lazorthes. Cinq ans plus tard, l’entreprise collectionne pourtant les motifs d’insatisfaction.

Multiplication des scandales

L’épisode le plus marquant de la courte et tumultueuse histoire de Leetchi demeure sans doute la suspension de la cagnotte lancée en janvier 2019 pour soutenir Christophe Dettinger, ce « gilet jaune boxeur » dont la vidéo le montrant en train de frapper des gendarmes avait fait le tour des réseaux sociaux. Alors que les dons avaient atteint 145 000 euros en deux jours, Leetchi avait très rapidement cédé aux pressions des syndicats de police et suspendu la cagnotte, provoquant un tollé parmi les supporters du mouvement social. Une décision néanmoins confirmée le 6 janvier dernier par le tribunal, et vivement dénoncée par l’avocat du gilet jaune, Juan Branco, selon qui « les juges n’ont pas à trancher quels combats sont légitimes ou pas ». Et une entreprise de services financiers en ligne encore moins…

Mais Leetchi a d’autres fers sur le feu. Fin 2020, l’UFC-Que Choisir a en effet déposé plainte contre l’entreprise pour « pratiques commerciales trompeuses ». Selon l’association de défense des consommateurs, « le rêve de cagnotte ”simple et rapide” affiché par Leetchi se transforme en cauchemar interminable pour un trop grand nombre d’utilisateurs ». Et pour cause : « retards de versement, réclamations sans réponses, justificatifs supplémentaires demandés sans raison apparente, disparition de cagnottes… Les témoignages d’utilisateurs écoeurés du service proposé par Leetchi ne cessent d’affluer », affirme l’UFC-Que Choisir. Décrivant les situations de nombreux clients devant attendre des semaines, voire des mois, pour toucher leur argent, et ce dans un contexte de crise économique due à la pandémie de Covid-19, « après l’envoi de mises en demeure et de vaines tentatives de dialogue, l’UFC-Que Choisir passe à l’action et dépose plainte », l’association entendant bien « agir face au mutisme et à l’inaction » de la filiale d’Arkéa.

Le rachat par Arkéa ou le début de la dérive de Leetchi

La plainte de l’organisation de défense des consommateurs fait écho à celle déposée, presque au même moment, par une cinquantaine de particuliers rassemblés au sein de l’« l’Union des mécontents de Leetchi ». Le 18 décembre, ces utilisateurs ont déposé plainte contre la plateforme pour tromperie ou abus de confiance. « C’est la croix et la bannière » pour récupérer l’argent collecté, affirme l’avocate des plaignants, Me Rana Chaaban. Non sans avancer une explication à ces manquements répétés : le rachat de Leetchi par Arkéa, suivi de la création d’une filiale au Luxembourg. « Leetchi est-il allé au Luxembourg pour faire ce qu’ils ne peuvent pas faire en France, c’est-à-dire spéculer sur de l’argent qui ne lui appartient pas ? On peut se poser la question », se demande l’avocate. D’autant plus que la cagnotte de Frédérik est restée ouverte durant plusieurs mois et n’a fait l’objet d’une fermeture qu’au moment où celui-ci a voulu en retirer les fonds. Des pratiques douteuses qui ont d’ailleurs amené l’Autorité de régulation des banques (ACPR) à demander des comptes à la filiale d’Arkéa.

Les problèmes n’arrivant jamais seuls, une filiale du groupe Leetchi, Mangopay (spécialisée dans les solutions de paiement en ligne), a ainsi écopé en décembre dernier d’un blâme et d’une amende de 150 000 euros de la part de l’ACPR pour avoir failli à ses obligations, notamment en matière de lutte contre le financement du terrorisme. De fait, pour excuser ses erreurs, Leetchi se retranche volontiers derrière ses obligations légales et réglementaires la contraignant à vérifier l’identité des bénéficiaires des cagnottes ou le bien-fondé de celles-ci. Une défense éculée qui ne convainc pas les internautes qui, sur les réseaux sociaux, n’hésitent pas à se plaindre de leurs relations avec l’entreprise. Ainsi de cet utilisateur contraint par Leetchi de justifier, documents médicaux à l’appui, que sa cagnotte visait bien à « financer les traitements très onéreux de sa fiancée atteinte d’une forme grave de cancer généralisé » ; inhumain. Ou encore des quelque 1 200 membres du groupe Facebook intitulé « Leetchi : cagnottes ou escroquerie ? », sur lequel des utilisateurs déconfits partagent leurs mésaventures et leur dégoût.

Sans même s’attarder sur la tentative de spéculer, à l’étranger, sur l’argent donné par des Français souvent eux-mêmes précaires pour soutenir des causes qui leur sont chères, force est de constater que la plateforme a depuis longtemps perdu les atours de la start-up qu’elle fut jadis, ainsi que la confiance de ses utilisateurs. Dommage.

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