Les manifestations contre la vie chère qui ont agité la Martinique en septembre et octobre 2024, et les violences qui en ont résulté, ont laissé l’île antillaise dans un état de délabrement économique et social alarmant. Alors que la situation économique était déjà préoccupante en amont de la crise, l’application du protocole contre la vie chère apparaît désormais comme une priorité absolue pour endiguer la hausse de la précarité en Martinique. Une urgence néanmoins remise en cause depuis la censure du gouvernement Barnier.
Un modèle économique à bout de souffle
Plus de 100 millions d’euros de dégâts matériels décomptés, quelque 142 entreprises pillées ou incendiées, des centaines de demandes de chômage technique sur un territoire où le taux de chômage affichait le triste score de 14,3% au deuxième trimestre 2024 – soit deux fois celui de la France métropolitaine. Le bilan économique post-crise en Martinique est lourd de conséquences. D’autant plus dans un contexte où le climat des affaires était déjà en voie de dégradation. Selon l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM), il s’est détérioré de 4,7 points entre janvier et septembre 2024 – c’est-à-dire qu’au commencement des manifestations, la situation économique de l’île était tombée au même niveau qu’au premier trimestre 2021 pendant la pandémie.
Nombre d’entreprises manquent d’ores et déjà de trésorerie et peinent à rembourser les prêts garantis par l’Etat lors de la crise sanitaire. Les redressements et les liquidations judiciaires affichent une augmentation de 6,4% en un an. Quant aux particuliers, le nombre de dossiers de surendettement est en hausse constante depuis deux ans selon l’IEDOM. Un phénomène qui affecte particulièrement les plus vulnérables comme les personnes âgées vivant seules, les locataires où les personnes qui ont brutalement été privées d’emploi. Pour rappel, près d’un tiers de la population de l’île vit sous le seuil de pauvreté, tandis que les jeunes les plus diplômés quittent le navire vers des horizons plus prometteurs en Amérique du Nord et ceux qui restent peinent à trouver un emploi…
Comme un symbole de cette détérioration sans précédent, et alors que des affrontements sporadiques entre les membres du RPPRAC et les forces de l’ordre sont encore à déplorer, certains groupes d’assurance ont annoncé qu’ils limiteraient désormais leur offre commerciale pour les entreprises. C’est notamment ce qu’a affirmé le groupe Generali, rapidement suivi par Allianz et Groupama, en annonçant retirer la garantie « émeutes » de leurs contrats. Après la crise en Nouvelle-Calédonie dont la facture s’est élevée pour eux à un milliard d’euros, les assureurs n’ont plus d’autre choix que de se repositionner dans une région déjà marquée par les risques de catastrophes naturelles.
Le protocole contre la vie chère suspendu par la censure du gouvernement
Devant la profondeur de la crise, la première urgence est le rétablissement de la paix sociale via l’application du protocole contre la vie chère. Signé le 16 octobre 2024, cet accord a réuni autour de la table des négociations un vaste panel d’acteurs publics et privés afin de combler le différentiel de prix de 40% sur les produits de consommation courante entre la Martinique et la France métropolitaine. L’Etat, les entreprises de la distribution ainsi que les acteurs impliqués dans le transport international comme CMA-CGM ou le Grand Port de Martinique se sont engagés à différentes mesures permettant la réduction des prix de 20% sur un éventail de 69 familles de produits de première nécessité.
Toutefois, le premier garant de la mise en œuvre efficace du protocole demeure l’Etat, notamment à travers la suppression de l’octroi de mer (taxe sur les importations) et la pratique d’une TVA à taux zéro sur les familles de produits identifiées. Or la chute du gouvernement Barnier et la motion de censure votée contre son budget ont jeté un flou angoissant sur l’octroi de ces aides prévues pour le 1er janvier 2025. L’application du protocole fonctionnant par vases communicants – la baisse des frais d’approche se répercutant sur la baisse des marges des distributeurs et des grossistes –, le bourbier politique dans lequel est enlisé Paris suspend la résolution de la crise martiniquaise de manière inquiétante.
Face à cet incertain politique, les groupes signataires de l’accord se retrouvent en effet dans une situation délicate faute de garantie de l’Etat. Malgré tout, Carrefour Martinique a récemment déclaré qu’il comptait anticiper ses investissements de baisse de marge dès le 2 janvier 2025 afin de faire baisser les prix de 8 à 9% sur 54 familles de produits présents dans ses étalages, tout en attendant que l’Etat respecte ses engagements. Reste à savoir comment réagiront les autres enseignes et surtout le nouveau gouvernement à l’heure d’établir le Projet de Loi de Finances pour 2025. Si la situation martiniquaise nécessite encore des mesures significatives de la part de tous les partis, le protocole représente toutefois un pas historique dans l’île aux fleurs où la problématique de la vie chère est vieille de plusieurs décennies.