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Restructuration à Santé publique France : les scientifiques alertent sur une reprise en main politique de la prévention

Une réorganisation en profondeur de Santé publique France suscite une vive inquiétude au sein de l’agence. Validée au plus haut niveau de l’État et annoncée aux salariés cette semaine, elle modifie l’équilibre entre expertise scientifique et pilotage politique, notamment sur les grandes campagnes de prévention. Plusieurs chercheurs redoutent désormais une perte d’indépendance dans la communication sanitaire.

Une décision validée par le Premier ministre

La réforme a été actée lors d’une réunion interministérielle puis validée directement par le Premier ministre. Elle a été présentée jeudi dernier à l’ensemble des agents de Santé publique France par la directrice générale de l’établissement, Caroline Semaille.

Jusqu’ici, l’agence jouait un rôle central dans la conception, la coordination et la diffusion des grandes campagnes nationales de prévention. Elle disposait également de compétences opérationnelles stratégiques en matière de gestion de crise sanitaire.

Cette restructuration repose sur deux axes majeurs.

Le premier concerne le transfert de plusieurs missions clés vers la direction générale de la santé, rattachée au ministère de la Santé. Sont notamment concernés la réserve sanitaire, composée de professionnels de santé mobilisables en renfort lors de situations exceptionnelles, ainsi que l’établissement pharmaceutique chargé de la gestion des stocks stratégiques de l’État, comme certains médicaments sensibles ou équipements de protection.

Le second volet porte sur la communication de prévention. Désormais, les grandes campagnes nationales ne seront plus pilotées directement par Santé publique France, mais par le ministère de la Santé et l’Assurance maladie.

Une inquiétude forte sur l’indépendance scientifique

Au sein de l’agence, ce changement est perçu comme un tournant. Plusieurs salariés expriment leur crainte de voir l’expertise scientifique reléguée au second plan dans les décisions de communication auprès du grand public.

Selon plusieurs sources internes, les équipes scientifiques continueront à produire des analyses, des recommandations et des études, mais le choix de la manière dont ces résultats seront présentés, diffusés ou mis en avant relèvera désormais de l’exécutif.

Pour certains agents, cette évolution marque un déplacement clair du centre de décision. La prévention, jusqu’à présent largement construite sur la base de travaux scientifiques et de stratégies de santé publique portées par l’agence, passerait sous un contrôle beaucoup plus direct du pouvoir politique.

Un salarié résume cette inquiétude par une formule largement reprise en interne : la communication scientifique ne serait plus pilotée par les experts, mais par le politique.

Des campagnes potentiellement « sensibles »

La principale crainte exprimée concerne la possibilité de voir certaines campagnes de prévention freinées, reportées ou tout simplement abandonnées lorsque leurs messages entrent en tension avec des priorités politiques, économiques ou médiatiques.

Plusieurs chercheurs évoquent le risque que des thématiques jugées délicates ou politiquement sensibles soient moins mises en avant. Sont notamment cités des sujets majeurs de santé publique comme le tabac, l’alcool, l’alimentation ou encore les liens entre environnement et santé.

Des précédents récents alimentent ces inquiétudes. En 2023, à l’approche de la Coupe du monde de rugby organisée en France, deux campagnes de prévention sur la consommation d’alcool avaient été refusées par le ministère de la Santé. Un épisode resté dans les mémoires au sein de l’agence, et désormais perçu comme un signal précurseur de la réorganisation actuelle.

Pour plusieurs scientifiques, la nouvelle architecture institutionnelle pourrait rendre ce type d’arbitrage plus fréquent et plus facile à mettre en œuvre.

Une perte d’autonomie pour Santé publique France

Créée en 2016, Santé publique France avait pour mission de rassembler l’expertise, la surveillance épidémiologique et l’action de prévention au sein d’un opérateur national unique. L’agence s’est notamment illustrée durant la crise sanitaire liée au Covid-19, en produisant des données de suivi, des analyses et des recommandations utilisées par les autorités publiques.

Avec le transfert de la réserve sanitaire et de l’établissement pharmaceutique, l’agence voit également son rôle opérationnel réduit. Ces dispositifs constituaient des leviers importants dans la préparation et la gestion des situations d’urgence.

En interne, certains y voient un affaiblissement progressif de l’établissement, recentré sur la production de connaissances, mais de moins en moins impliqué dans la mise en œuvre concrète des politiques de santé publique.

Un malaise grandissant parmi les équipes

L’annonce de la restructuration, sans communication préalable publique, a surpris de nombreux agents. Plusieurs salariés soulignent que les équipes n’ont pas été associées en amont aux réflexions ayant conduit à cette réforme.

Au-delà des enjeux organisationnels, c’est la philosophie même de la prévention qui est au cœur du malaise. Pour les scientifiques de l’agence, la crédibilité des messages de santé repose en grande partie sur leur indépendance vis-à-vis des contraintes politiques à court terme.

La crainte exprimée est que les messages de prévention deviennent davantage des outils de communication institutionnelle que des instruments de santé publique fondés sur les données scientifiques.

Un débat sensible sur le rôle de l’État dans la prévention

Cette réorganisation intervient dans un contexte plus large de réflexion sur la place des agences sanitaires et leur autonomie vis-à-vis de l’exécutif. Si le ministère de la Santé conserve naturellement la responsabilité politique des orientations de santé publique, la question de l’indépendance des agences d’expertise reste particulièrement sensible depuis la crise du Covid-19.

Pour plusieurs chercheurs de Santé publique France, l’enjeu dépasse largement le fonctionnement interne de l’établissement. Il touche à la capacité de la puissance publique à diffuser des messages de prévention parfois impopulaires, mais nécessaires, dans un paysage politique et médiatique de plus en plus contraint.

À ce stade, ni le ministère de la Santé ni Matignon n’ont publiquement détaillé les motivations précises de cette réorganisation. Mais en interne, le débat est déjà ouvert : comment garantir une politique de prévention efficace si les scientifiques ne maîtrisent plus la diffusion de leurs propres messages ?

Léon Martial:
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