Australie : la flambée du prix des cigarettes alimente la contrebande

Pendant plusieurs décennies, l’Australie a fait figure de modèle dans la lutte contre le tabagisme. Hausse continue des taxes, paquet neutre, restrictions sur la publicité ou encore encadrement très strict des cigarettes électroniques : le pays a multiplié les mesures destinées à réduire la consommation. Mais cette politique montre aujourd’hui certaines limites. Avec des paquets de cigarettes pouvant atteindre 60 dollars australiens, une part croissante des fumeurs se détourne du marché légal pour se procurer du tabac de contrebande.

Des cigarettes trois fois moins chères

La contrebande de tabac a pris une ampleur considérable en Australie. Selon le Bureau australien des statistiques (ABS), 80 % du tabac consommé en 2025 serait d’origine illégale, contre 12 % en 2017. Une progression spectaculaire qui témoigne de la place désormais occupée par le marché noir dans le pays.

Le prix constitue l’un des principaux facteurs d’attractivité des cigarettes illicites. Alors que certains paquets atteignent désormais 60 dollars australiens dans le circuit officiel, soit près de 40 euros, des cigarettes de grandes marques sont proposées autour de 18 à 20 dollars sur le marché parallèle. Un écart considérable qui permet aux fumeurs de réduire fortement leur budget tout en échappant à la fiscalité particulièrement élevée appliquée au tabac.

Les cigarettes de contrebande sont par ailleurs devenues particulièrement faciles à trouver. Dans une rue très fréquentée du centre de Sydney, on compterait aujourd’hui plus d’une vingtaine de points de vente proposant illégalement du tabac, contre seulement deux dix ans auparavant. Ces revendeurs peuvent opérer depuis des commerces présentant toutes les apparences de boutiques classiques, alors qu’une part importante de leur activité repose sur la vente illégale de cigarettes de contrebande. Les produits proposés proviennent en grande partie de l’étranger, notamment de Chine.

L’essor de la contrebande en Australie risque ainsi de neutraliser une partie de l’effet recherché par l’augmentation des taxes. Lorsque des cigarettes beaucoup moins chères restent facilement accessibles, le prix officiel perd une partie de son pouvoir dissuasif. En Australie-Occidentale, le nombre de fumeurs a d’ailleurs augmenté en 2025, une première depuis 30 ans. Les prochaines études nationales devront permettre de déterminer si cette évolution reste localisée ou traduit une tendance plus générale.

La politique australienne en matière de cigarettes électroniques fait également l’objet de nombreux débats. Leur vente est strictement encadrée et leur accès légal passe essentiellement par les pharmacies, sur présentation d’une ordonnance. Pour certains professionnels de santé, ces restrictions pourraient toutefois produire l’effet inverse de celui recherché, en limitant les possibilités offertes aux fumeurs souhaitant se détourner de la cigarette traditionnelle.

C’est notamment la position de Nick Coatsworth, spécialiste des maladies respiratoires, qui estime nécessaire d’assouplir la réglementation. Selon le médecin, faciliter l’accès à d’autres produits nicotinés pourrait aider les fumeurs à abandonner le tabac combustible avant, éventuellement, de mettre progressivement fin à leur consommation de nicotine.

Face au développement du marché parallèle, le gouvernement australien mise pour l’instant sur la répression. Une unité de police spécialisée dans la lutte contre le tabac de contrebande a notamment été créée afin de renforcer la réponse des autorités face à l’essor du commerce illégal.

En France, la hausse des prix alimente aussi les trafics

La situation australienne fait écho à celle de la France. Depuis 20 ans, les pouvoirs publics français utilisent également la hausse de la fiscalité comme l’un des principaux instruments de lutte contre le tabagisme. Le prix moyen du paquet de cigarettes a ainsi fortement progressé, passant de 5 euros en 2006 à 13 euros aujourd’hui. Une augmentation qui creuse dans le même temps l’écart avec les cigarettes disponibles sur le marché parallèle, vendues, elles aussi, jusqu’à trois fois moins cher.

Le trafic de tabac représente aujourd’hui un phénomène important en France. En 2025, les douanes françaises ont saisi près de 548 tonnes de tabac sur le territoire national, contre 489 tonnes un an plus tôt, soit une hausse de 12 %. Au total, elles ont réalisé 20 486 constatations liées au tabac au cours de l’année. Deux usines clandestines de fabrication de cigarettes ont également été démantelées dans le pays en 2025.

L’ampleur du marché illicite ressort également des estimations de KPMG. Selon le cabinet, 41,4 % des cigarettes consommées en France l’année dernière seraient issues de la contrebande ou de la contrefaçon, soit environ 20,5 milliards de cigarettes. Une proportion en hausse par rapport à 2024, où elle était estimée à 37,6 %.

Cette progression des saisies et des estimations du marché illicite témoigne de l’importance prise par les circuits parallèles. Les données douanières mettent également en évidence l’existence de filières organisées, capables non seulement d’introduire clandestinement des cigarettes sur le territoire, mais aussi d’en produire directement en France.

En Australie comme en France, la hausse régulière du prix des cigarettes s’accompagne ainsi d’un autre défi : celui du développement des circuits parallèles, qui permettent aux fumeurs de se procurer du tabac à des tarifs bien inférieurs à ceux pratiqués sur le marché officiel. Un phénomène qui vient complexifier les politiques de lutte contre le tabagisme et pose plus largement la question des leviers à mobiliser pour réduire la consommation.

Les taxes : un impact difficile à estimer

En France, la proportion de fumeurs, quotidiens et occasionnels, est passée d’environ 30 % à 24 % en vingt ans, alors que, dans le même temps, le prix du paquet de cigarettes a presque quadruplé. La consommation n’a ainsi diminué que modérément au regard de l’ampleur de la hausse des prix, et il reste difficile de déterminer précisément dans quelle mesure ce recul est directement imputable à la fiscalité.

La question se pose particulièrement chez les jeunes, où le recul du tabagisme est beaucoup plus marqué. Est-il principalement lié à la hausse des prix, à la dégradation de l’image de la cigarette ou encore à l’essor de nouveaux produits comme la cigarette électronique ? Plusieurs évolutions concomitantes rendent difficile l’évaluation du seul effet des taxes.

La fiscalité ne peut constituer à elle seule une politique de lutte contre le tabagisme. Lorsque les consommateurs disposent parallèlement d’un accès à des produits moins chers, une partie de la consommation peut se déplacer en dehors du marché réglementé plutôt que disparaître.

Les pouvoirs publics doivent donc agir simultanément sur plusieurs fronts. La prévention, notamment auprès des jeunes, l’information sur les risques du tabac, l’accompagnement des personnes souhaitant arrêter de fumer et la lutte contre les réseaux de contrebande doivent compléter les politiques de prix.

La question des alternatives au tabac combustible doit également faire partie de la réflexion. Les substituts nicotiniques, moins nocifs que la cigarette, constituent des outils efficaces pour aider les fumeurs à arrêter. La Suède, qui mise sur l’accès aux snus, aux sachets de nicotine et à la cigarette électronique, est devenue le premier pays d’Europe « sans tabac » en abaissant son taux de fumeurs quotidiens sous le seuil des 5 %.

Le succès de santé publique suédois pourrait inspirer la France, dont la politique de lutte contre le tabagisme n’intègre pas de véritable stratégie de réduction des risques. L’État a notamment interdit les sachets de nicotine « pouches », ainsi que les cigarettes électroniques jetables « puffs ».

L’expérience australienne et française rappelle ainsi que la fiscalité constitue un levier parmi d’autres. Augmenter le prix des cigarettes peut contribuer à faire reculer leur consommation, mais cette stratégie perd une partie de son efficacité lorsque le marché parallèle offre une option beaucoup moins chère. Prévention, accompagnement au sevrage, solutions alternatives et lutte contre les trafics apparaissent dès lors indispensables pour obtenir une diminution durable du tabagisme.

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